mercredi 15 juillet 2009
Jay.
C'était notre petit Jésus à nous. Ma mère l'a filé à mon grand-père pour qu'il l'empaille, puis elle l'a cloué sur la porte de ma chambre. Elle ne passe jamais devant sans lui adresser une prière. Je ne l'ai jamais vue passer cette porte avec les yeux secs. Et quand j'ai le malheur de passer sans le saluer, ma mère me hurle dessus. "DIS BONJOUR A TON PETIT FRERE !".
KRL.
Le long d'une allée sans dalles, je butte sur des mottes de terre qui me rappellent qu'il existe un autre monde sous mes pieds. J'ai flotté dans l'incertitude pendant des siècles, et tu m'as déifiée en une vingtaine de minutes. Je remercie peu-importe-qui pour ton discours effervescent qui me restera délicieusement sur l'estomac pendant un moment. Je sens mon corps changer sous vos caresses orales. Les tiennes n'ont fait qu'enrubanner les autres, tu parles d'une cerise sur le gâteau. Je découvre la saveur de la fierté, de la satisfaction. Et je te retourne le compliment, moi aussi j'en suis très heureuse, même si je n'oserai jamais te le dire. Cette année, je me suis changée en vautour, j'ai attendu que tu succombes pour fondre sur ta carcasse, aujourd'hui je ne suis qu'un moineau déplumé. J'ai repris ma place, j'ai ignoré les punaises sur ma chaise et j'y ai vissé mes fesses. Chaque matin, je fais monter les enchères, je ne mettrai plus jamais mon âme au dépôt.
Amnesty.
Je suis un enfoiré asexué. Je m'efface, je raye les détails pour brouiller les pistes. Je m'élance, vers le haut, ma tête passe à travers le plafond pour oublier de s'arrêter. Je n'ouvre les yeux que derrière mes paupières, mes oeillières sont internes. J'ai claqué cent portes sur vos belles paroles pour ne garder que le souvenir de ce qu'elles ont provoqué. Mais quand j'ouvre les stores, c'est mon propre corps que je vois parader au milieu de la rue. C'est mon corps qui danse de joie, et je pourrais jurer que mon esprit s'y trouve encore. Ce qui ferait de moi le souvenir d'une dualité mal vécue à l'issue heureuse. Tout commence par une définition du narrateur pour finir sur une note heureuse concernant l'auteur(e). C'est l'heure de la réconciliation, pour ne faire plus qu'un/e, sans avoir besoin de définir le résultat. La cohabitation devient possible, la noirceur n'a pas besoin de s'effacer entièrement devant le porteur de lumière. Je peux vivre heureuse et nager dans la crasse si j'estime qu'on peut encore en tirer quelque chose. Je suis un porc, je suis une truie qui se roule dans la boue, je n'y vois plus rien de sale ou de triste. C'est la fête tous les jours dans ma porcherie.
Fang-tasms.
"Viens faire un tour dans ma fourgonnette, j'ai quelque chose à te montrer."
Il a quatorze ans, rêve de vivre jeune pour toujours et il est donc prêt à m'obéir au doigt et à l'oeil en échange de la vie éternelle. Une fois son accord donné, je fais de lui ma poupée de chiffon, je fais de lui mon jouet, mon repas, mon réceptacle. Il tourne sur lui-même, s'effondre, se disloque. Il est poisseux et gluant, un peu raide quand il reprend conscience, mais je lui murmure un chapelet de promesses auxquelles il s'accroche pour supporter ce que je lui inflige. Il pleure, et quand il voit que ça me met en colère, il s'excuse et me dit que ce sont des larmes de joie. Il feint d'aimer ça quand je lui lèche la joue, et plus il prétend apprécier la situation, plus je deviens dégueulasse. Je pourrais vous sortir le discours sur l'enfance malheureuse, mes années collèges passées à me faire tabasser, mon déséquilibre dont personne n'a jamais voulu s'occuper et oh comme je suis mal dans ma peau et mal-aimé mais je suis trop occupé. C'est quand ses pieds commencent à frapper les vitres de la fourgonnette que les choses deviennent vraiment intéressantes. Quand il cesse de faire semblant, quand il comprend qu'il aurait dû écouter ses parents, quand il se promet à lui-même d'aller à la messe tous les dimanches s'il s'en sort. Quand il prie tous les dieux qui lui viennent en tête, qu'il passe de chrétien à bouddhiste en trois secondes, en passant par le satanisme - il ne faut rien laisser de côté. C'est quand il regrette d'avoir cru que j'étais un vampire, comme dans ces films qu'il regarde toutes les nuits, comme dans ces bouquins qu'il lit à la récré, caché dans les chiottes pour éviter de se faire casser la gueule. Quand il comprend que je l'ai bien pris pour un con et qu'il a encore plus honte qu'il a peur.
South II.
Je suis le Juge du monde d'en-bas.
Je suis le magistrat sans nez, borgne et édenté. Selon les critères de notre communauté, je suis un excellent parti - un bel étalon à bec de lapin. J'ai une épaule qui me caresse l'oreille en permanence, mais quand on ne sait pas qu'il existe une autre façon de vivre, on n'y fait plus attention. Je récupère des vieux CDs rapportés par nos brocanteurs, et je laisse les voix claires des ennemis d'en-haut me dire que je suis beau et que je ne devrais jamais laisser personne m'en faire douter. J'ai peur de la lumière du jour, elle me rappelle à quel point ils sont tous hypocrites. S'ils pouvaient nous voir, ils ravaleraient bien vite leurs discours de tolérance pour nous abattre sans hésitation. Ce n'est que justice. Les enfants que vous laissez dans vos poubelles, c'est naturel qu'on les ramasse. La nuit on fouille, cachés sous des couches de vêtements sales, on cherche vos restes, tout ce que vous laissez trainer même un instant. Instinct de survie, vous n'avez que ce mot là à la bouche, mais qu'en savez-vous vraiment ? Nous n'avons pas toujours été cannibales. Il a fallu faire des choix, des sacrifices - à l'aide de vos corps. Si nous revêtons parfois vos peaux, c'est pour avoir l'impression d'exister selon vos critères. Mais c'est un jeu entre nous, si vous en étiez témoins vous nous traiteriez de monstres. Mon rôle, c'est de défendre ceux qui vous massacrent. On vient me voir les soirs de chasse, on m'expose les plans et je dois décider si c'est raisonnable ou pas. Je ne laisserai jamais mes troupes pénétrer chez vous par effraction pour arracher votre enfant de son berceau. Mais si vous le laissez seul un instant, en extérieur, ils auront carte blanche. Je n'irais pas jusqu'à dire que c'est de votre faute si il se retrouve dans nos assiettes, mais pas loin.
mardi 14 juillet 2009
South.
C'est une ville du sud, typique.
Bien au sud.
Sauf que c'est pas du linge propre qui pend aux fenêtres, ce sont des lambeaux de peau qu'on fait sécher. J'ai trouvé ma nouvelle écharpe sur l'avant-bras d'un éboueur obèse. Les gamins jouent au foot avec des boîtes de haricots et les filles ont des rats musqués crevés en guise de poupées de chiffon. Faut surtout pas leur dire comment ça se passe là-haut, au nord, ils seraient bien capables d'aller voir. Ceux qui savent se taisent, pour le bien de nos familles. Ca fait quinze ans que je la boucle pour éviter le drame. On ne s'en relèverait pas. C'est arrivé une fois, des gens d'en-bas qui sont montés et qui ont foutu un bazar pas possible. En haut, tout le monde se demandait d'où ils pouvaient bien venir, et pourquoi ils étaient si étranges. On entendait des hurlements hystériques à longueur de temps, les gens se barricadaient chez eux. On a dû désigner une bande de gros costauds pour aller récupérer les fuyards, et faire taire les cris. Après ça, on a jamais été aussi calmes. Ne pas faire de vagues, ne pas se faire remarquer, on se répétait ça à longueur de journée. C'était invivable. Il a fallu des heures et des heures de discussions pour que les fugueurs comprennent à quel point ils avaient merdé. Après ça, le calme est revenu. Et les gens ont oublié. Là-haut, dans les journaux, on lisait les témoignages de ceux qui avaient croisé la route de ces "créatures difformes", et tout le monde donnait son avis sur la chose. Certains prétendaient qu'ils venaient d'une ville fantôme, loin dans le désert, et d'essais nucléaires qui auraient mal tourné. D'autres parlaient d'une famille de crétins consanguins cachés dans la forêt. Les gens étaient terrifiés par les visages déformés qui avaient perturbé leur quotidien. Mon boulot, c'est de récupérer les vieux journaux qui trainent en fin de journée, pour les distribuer. On a toujours une douzaine d'heures de retard sur ceux d'en haut, au niveau des nouvelles (entre autres choses), mais on se tient quand même au courant.
En tous cas, pour faire taire les rumeurs, je n'ai jamais croisé un seul alligator de toute ma vie dans nos égouts, mais si vous saviez ce qui s'y trouve, vous n'iriez plus jamais aux toilettes.
Decay.
Je joue avec mon reflet. Le premier qui détourne le regard doit prendre une gorgée !
Ca fait tellement longtemps que je suis là que je peux voir ma barbe pousser, et mon visage s'affaisser. Le môme de la voisine qui ne faisait que hurler, sa voix vient de muer.
Il a eu quatorze ans en deux jours, le bâtard m'a poussé dans la tombe.
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